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Mardi dernier avait lieu, au Coemedia, l’avant-première lyonnaise de LInsulte, film réalisé par Ziad Doueiri, produit par Julie Gayet et en présence de cette dernière. La salle était d’ailleurs remplie d’étudiants de l’IEP grâce au partenariat noué par le cinéma avec Bobinophile.

L’insulte, c’est le point de départ d’un engrenage, d’abord privé, ensuite politique qui prend comme décor le Beyrouth d’aujourd’hui. Entre Toni, nationaliste chrétien libanais, et Yasser, réfugié palestinien, le ton monte à propos d’un tuyau devant être mis aux normes. Les deux hommes ne s’écoutent pas. Yasser insulte Toni qui réagit vivement. « Ariel Sharon aurait dû tous vous exterminer » lâche-t-il au plombier. Cette allusion aux massacres perpétrés dans les camps palestiniens de Sabra et Shatila en 1982 passe mal. Les excuses sont impossibles, la fierté s’en mêle et l’enjeu devient bientôt national. C’est au tribunal que Toni et Yasser poursuivent leur conflit mais ce dernier n’a plus rien de privé. Le pays entier s’embrase, la faute à l’immédiateté des réseaux sociaux et à la misère qui ronge la ville, filmée par des plans aériens superbes.

 

Source image : Allociné

Ce film est passionnant car il aborde de manière franche, presque crue, la question de la résilience et de la réconciliation politique. Près de trente ans après la fin de la guerre civile qui a déchiré le Liban, les tabous sont nombreux en raison des lois d’amnistie qui ont empêché toute enquête sérieuse sur le sujet. Chaque camp se renvoie massacres et injures. Le film évite habilement de prendre parti, les victimes devenant bourreaux et inversement. L’Histoire n’est jamais manichéenne et les hommes qui la provoquent pas davantage. Lors de la discussion qui a suivi le film, une psychiatre s’est interrogée sur la possibilité d’une guérison « lorsque cest tout un peuple qui a  souffert et qui a besoin dune thérapie ».

De fait, le film explore la possibilité et l’impossibilité de cette réconciliation. Paradoxalement, la relation qui se noue entre les deux hommes n’a rien d’un conflit personnel entre deux ennemis. On peut même dire que cette relation est empreinte d’une grande humanité. Yasser n’est pas l’ennemi de Toni, il n’est que le symbole de la cause palestinienne que ce dernier exècre à cause du massacre de Damour, cette petite localité chrétienne au sud de Beyrouth dont une partie des habitants a été exécutée en janvier 1976 par des milices palestiniennes. On comprend que les hommes ne sont que des symboles, presque des symptômes d’un problème beaucoup plus large. L’infiniment grand a toujours des causes humaines, et inversement, l’humain se trouve dépassé par des mécanismes sociaux implacables.

 

 

« Les guerres commencent toujours par des mots », c’est là l’autre réflexion stimulante que propose le film. La parole ne joue pas toujours le beau rôle. Le titre en est la preuve : tout part d’un simple mot. Mais alors que la parole devrait être le moyen de dépasser la violence, le procès ne fait qu’envenimer les choses. Deux avocats se saisissent de l’affaire, apportant leurs propres affects. Le film devient d’un réalisme cynisme sur la question judiciaire. Pour le vieux loup qui défend Toni, tous les coups sont bons pour affaiblir l’adversaire. De même, la jeune avocate qui défend Yasser , pourtant plus humaine, n’hésite pas à dévoiler l’intimité de la jeune femme de Toni pour faire emporter sa cause. Les deux avocats ne défendent plus tant des individus que des causes, la leur et celle d’un camp politique. La réalisation se fait inventive durant cette phase de procès, la caméra se mettant à la place des accusés autour desquels tournent les avocats, tour à tour défenseurs et procureurs. Toni et Yasser deviennent les spectateurs d’un procès qui, déjà, ne les concerne plus. Les manifestations se succèdent, les mots deviennent des slogans politiques.

Source image : cinenews.be

 

Si le film explore les conséquences politiques du procès, il nous plonge également dans l’intimité des familles qui en sont à la fois les victimes et les instigatrices. La place des femmes est particulièrement intéressante. C’est par les femmes que la situation se noue ou se dénoue. C’est une femme qui est juge, ce qui n’a rien d’anodin dans le contexte du film. La jeune femme, enceinte au début du film, de Toni joue un rôle important dans la tournée dramatique de l’affaire. Enfin, l’avocate qui défend Yasser défend autant son client que sa propre légitimité à exercer sa profession dans un entourage exclusivement masculin. C’est donc un tableau historique mais aussi sociologique et psychologique que dépeint ce film, parfois à l’aide d’une musique un peu trop mélodramatique, le tout dans un Liban déchiré par le conflit mémoriel. La sortie du film là-bas a d’ailleurs connu quelques péripéties, Ziad Doueiri ayant été arrêté à l’aéroport de Beyrouth avant d’être finalement relâché quelques heures plus tard. Quand il a appris la nomination de son film à l’Oscar du meilleur film étranger, Ziad Doueiri a d’ailleurs confié éprouver « un sentiment de vengeance ». L’Académie des Oscars, connue pour son goût des films politiques, primera-t-elle LInsulte ? Pour le savoir, rendez-vous le 4 mars prochain à Los Angeles.

Emilie Spertino

(pour voir les autres articles d’Emilie, c’est ici)

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