« Des moments de vie face la grande histoire »…

Le 19 novembre dernier la sociologue et chargée de recherche au CNRS Isabelle Coutant est venue à Sciences Po Lyon, sur le campus de Saint-Etienne, pour échanger avec les étudiants sur son ouvrage Les Migrants en bas de chez soi, tout ceci dans le cadre du festival « La chose publique », organisé chaque année par la Villa Gillet.

Salle comble, Léa et Emma, deux étudiantes de deuxième année, ouvrent la conférence. Isabelle Coutant revient alors pendant presque deux heures sur l’occupation, en 2015, d’un lycée désaffecté du quartier de la place des Fêtes, dans le XIXe arrondissement de Paris. Les occupants de ce lieu sont des migrants, dont le nombre est passé  en trois mois de 150 à 1400. Un « mini-Calais en plein Paris » ont dit des journalistes témoins de l’insécurité et de l’insalubrité du lieu. La sociologue prononce ces quelques mots « Des moments de vie face à la grande histoire ». Elle revient alors sur son enquête et dresse un journal de bord de septembre à octobre.

 

Septembre : début de l’enquête

Le premier mois, il s’agit seulement de prises de notes sur la situation, commence-t-elle. Il s’agit aussi de côtoyer et s’informer auprès des réseaux sociaux, de la presse ou encore de rencontrer des élus locaux et des associations locales pour comprendre les prises de positions et les groupes d’acteurs. Le collectif militant « la Chapelle » a organisé la venue des migrants. Très remonté contre les pouvoirs publics, le collectif refusait que la mairie de Paris où les associations s’impliquent trop. Rapidement, une association de quartier de voisins se crée : « Solidarité migrants place des fêtes ». La sociologue fait rapidement face à un climat anxiogène, une peur envahissant les habitants du quartier, une peur face aux conflits naissants – notamment l’instrumentalisation par le Front National de la crise. Fin septembre, on apprend que le bâtiment va être évacué à cause de l’insalubrité et l’insécurité qui y règnent depuis trop longtemps. Isabelle Coutant décide alors de rentrer à l’intérieur.

Octobre : à l’intérieur du bâtiment

« On ne peut pas seulement travailler sur le quartier, il fallait voir le cœur du conflit : le bâtiment. » Elle est entrée en contact avec le représentant des Afghans et souligne qu’à l’intérieur, de vrais enjeux de captation des ressources entre les migrants se mettent en place. « C’était mal vu de faire le tour des représentants de chaque communauté ». On lui offrait à manger, à boire, parfois certains se confiaient, même si les débuts sont difficiles : « Êtes-vous de la police? », « Des renseignements? ». Ces questions reviennent souvent, trop souvent… Isabelle Coutant explique que sa sociologie est en fait très proche de l’anthropologie : « on ne choisit pas la place que l’on a sur le terrain ». Les nouveaux arrivants avaient énormément de questions : « Comment on vit ici? », « Qu’est-ce qu’être une femme ici? ». Elle donnait aussi des cours de français et n’a pas cherché à ce moment-là à faire des entretiens formels face au doute et à la peur des migrants.

Ce moment d’occupation est un vrai temps d’émotion pour tous : colère, compassion, peur… elle donne ce chiffre éloquent : cinquante personnes arrivaient tous les jours, sans soutient d’une assistance institutionnelle. Parfois des bagarres éclataient comme une réponse à cet abandon des pouvoirs publics. Au moment où ils sont partis, ce fut un énorme vide qu’a ressenti le quartier, d’un espace plein de vie rythmé par ces nouveaux-nouveaux arrivants, plus rien, le silence d’un bâtiment vide chargé d’histoire ; de leurs histoires. Deux femmes alors opposées sur la façon de voir la situation ont eu le même avis, sonnant presque comme le glas de l’histoire qui va et qui s’en va « on a reçu des histoires difficiles du monde, il faudrait une plaque commémorative ».

Le quartier de la place des fêtes : terre d’accueil

Quartier populaire, multiculturel, mais qui a aussi une histoire d’accueil, une femme interrogée par Isabelle Coutant s’exclame alors « ce n’est pas plus mal qu’ils soient arrivés dans ce quartier ». Ce quartier du XIXe arrondissement est terre d’accueil depuis la fin XIXe siècle, « on peut y lire l’histoire du monde ». Arméniens, juifs d’Europe centrale, d’Allemagne, pieds noirs, Kabyles, migrants d’Afrique sub-saharienne : tous ont foulé cette « terre d’accueil ».

Appréhender cette occupation

Rapidement, les voisins et les habitants du quartier ont souhaité briser les fantasmes et les rumeurs au sujet de cette occupation, avec des actions locales et des mobilisations parfois auprès des migrants pour leur apporter du soutien. Isabelle Coutant a quant à elle souhaité intervenir au collège où son fils est alors scolarisé, collège situé juste en face du bâtiment occupé. Ces collégiens – les « laissés pour compte » selon la sociologue – aperçoivent tous les jours ces hommes, ces femmes aux histoires difficiles et qui parfois se battent, envoient des parpaings derrière les murs, expriment leur colère. Face à cette absence des pouvoirs publics pour créer une médiation pédagogique, elle décide d’organiser une rencontre entre les élèves et certains migrants. Elle insiste sur l’engagement qui naît de ce conflit micro-local et de son impact dans les quotidiens.

La conférence bat alors son plein et les étudiants écoutent attentivement la sociologue souligner les enjeux et les angles morts de cette prise en charge des nouveaux arrivants. Acteurs de demain ou volonté d’être porteurs du flambeau de l’altruisme et de la connaissance, les étudiants interviennent, questionnent et s’interrogent. « Comment peut-on faire part d’une objectivité totale en tant que sociologue quand son fils est scolarisé dans le collège en face? » : elle répond seulement que parfois, c’est en étant engagée que le travail est fécond et porteur d’un message, même si elle essayait de relire ses notes à des moments ultérieurs, son esprit alors apaisé face aux événements.

 

Emma prend la parole et annonce la venue de deux associations stéphanoises : SINGA et Habitat et Humanisme. Un véritable échange se met alors en place entre le public, les associations et la sociologue. Toutes deux spécialisées dans l’accueil de nouveaux arrivants à Saint-Etienne, elles s’adressent aux étudiants, en parlant des difficultés auxquelles elles tentent de faire face avec une volonté incroyable d’engagement et de soutien : « il est important de comprendre que ces nouveaux arrivants ont autant à nous apporter que nous ». Pour SINGA, cela passe par des activités organisées quotidiennement, un match de foot ou un déjeuner ; pour Habitat et Humanisme c’est une action locale pour loger des familles entières. Un silence, des regards fixés sur le bureau puis des applaudissements, comme une vague d’espoir pour ces hommes et ces femmes qui, par la littérature, la sociologie ou l’engagement associatif, luttent pour l’accueil.

 

 

De gauche à droite : Elisa et Saloua (représentantes Habitat et Humanisme Saint-Etienne), Esaïe (référent SINGA Rhône Alpes), Hélène et Maud (représentantes SINGA Saint-Etienne), Isabelle Coutant, Emma, Léa, Marie et Tanguy (étudiants de Sciences Po et organisateurs de l’évènement).

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