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Carte blanche à Bobino #2 : 2046, de Wong Kar-Wai

Carte blanche à Bobino #2 : 2046, de Wong Kar-Wai

Après plusieurs années passées à Singapour où il laisse un amour inabouti, Chow (Tony Leung) revient à Hong-Kong où il cherche à travailler comme journaliste. Wong Kar-wai voit lui-même son film comme « une pipe d’opium », une drogue qui vous envahit lentement. C’est l’effet que produit 2046.

Une vague douce, qui relie en elle le futur que l’on projette, le présent que l’on vit et le passé que souvent ici l’on regrette. Avec une chambre, un livre et quatre femmes, le réalisateur nous promène avec son héros dans le temps, et nous interroge sans nous donner de réponse. Chacun peut saisir ce qu’il veut dans ce voyage, entre Chine des années 60 et futurisme de romans érotiques. Il en ressort une délicatesse extrême, à l’image des nombreux gros plans qui parcourent le film. Des enveloppes passées dans l’interstice des murs, une main qui en repousse une autre ou un jeu de carte étalé sur une table, tous les détails ont leur importance, en restant pourtant toujours un peu voilés, en suspend, comme si la pellicule ne voulait pas les laisser tout de suite. Une esthétique qui se déploie aussi dans la répétition, avec la musique, enivrante, qui s’élève à intervalles réguliers, et dans la mise en scène, avec des plans en partie obstrués par des murs, des portes, qui coupent la vision comme la communication, et permettent de révéler les doutes ou les instants de flottement qui s’emparent parfois des personnages.

C’est un film qui ne donne pas toutes ses clefs, dans lequel on doit accepter de se laisser porter par une ambiance. C’est au spectateur de puiser ce dont il a besoin. Sans cet effort, le film peut laisser de marbre, malgré la fascination qu’il suscite

Replacer 2046 dans la filmographie de Wong Kar-Wai pour mieux en comprendre les enjeux. Je vais mettre le film en relation avec les 3 autres que j’ai vu de lui, Chunking express, In the mood for Love et My Blueberry Nights et je vais certainement spoiler un peu (même si ce ne sont pas des films qui marchent au suspense, je préfère avertir)

Le film tend beaucoup de fils et peut nous perdre dans les différentes pistes qui se rencontrent sans être toujours lisibles. Je voudrais essayer de démêler un peu tout ça en proposant une lecture des thèmes abordés par le réalisateur.

Ce qui ressort de 2046, c’est le rapport au temps. D’une part, on a la femme que Chow quitte en partant de Singapour et celle qu’il revoit à Hong-Kong, qui sont un ancrage dans le passé. De l’autre, ses relations avec les locataires successives de la chambre 2046 qui sont un ancrage dans le présent, et qui nous permettent de comprendre la façon dont Chow s’oriente par rapport au futur. Le héros semble en quête d’une chose qu’il ne peut pas satisfaire, et qui n’est pas clairement énoncée dans le film. Si bien que l’on en vient à se demander ce qu’il cherche et pourquoi cela n’aboutit pas.

Ce rapport au temps est intimement lié aux rencontres qu’il peut faire, et évolue dans un cycle que l’on peut voir comme celui naissance/vie/mort – la mort étant la séparation.

Or les rencontres sont les points centraux des trois autres films de Wong Kar-Wai cités plus haut : dans Chunking Express (1994) celle d’un policier avec la jeune serveuse de Fast Food de son quartier, pour In the Mood for Love (2000) entre un mari et sa voisine tous deux trompés par leurs conjoints respectifs, et dans My Blueberry Nights (2007) entre un patron de bar et une femme fraîchement célibataire. Ces rencontres sont toujours génératrices de questionnements. Elles ont un écho avec ce que sont profondément les personnages, ce qu’ils veulent, ce dont ils ont besoin, et interviennent à des moments où ils sont perdus et ne savent pas quelle direction prendre.

Il en est de même avec 2046. Chow n’a pas d’ambition particulière, il veut gagner sa vie pour avoir une liberté relative et se laisse porter par les événements. C’est en retrouvant brièvement une ancienne maîtresse qu’il décide de s’installer dans la chambre à côté de la sienne, la 2046. Il y écrit un livre, qui devient une alternative : fantasmer des amours impossibles, et ainsi substituer l’imagination à la projection dans le futur. La serveuse de Chunking Express a un comportement équivalent : elle s’introduit tous les jours chez un client pour améliorer, imperceptiblement, par touches, son quotidien : changer l’eau des poissons, ranger ses chemises…

L’aspect fantasque, la romantisation du réel prend le dessus sur son avenir et de ses projets : devenir hôtesse de l’air et voyager. Ce n’est qu’avec la confrontation avec l’autre personnage que la jeune femme peut prendre son envol, littéralement, et se libérer de l’imaginaire pour vivre pleinement le présent. Mais dans 2046, Chow n’affronte pas cette réalité, bien qu’il aide une des habitantes de la chambre à le faire – jouée d’ailleurs par la même actrice que dans Chunking Express. Quand sa relation avec la deuxième occupante de la chambre semble se concrétiser, il fuit la situation, quitte à la blesser pour qu’elle le laisse.

L’acteur Tony Leung se trouve dans une situation semblable à son rôle précédent, In the Mood for Love. Un amour qui s’achève s’en avoir abouti, du fait de l’incapacité des personnages à communiquer ou à aller au bout de leur relation, emmurés dans leurs manques et leurs peurs. L’histoire se termine parce que les personnages n’arrivent pas à avancer avec elle.

Pourtant, dans 2046 Wong Kar Wai nous donne un indice. En nous racontant la rencontre avec la femme qu’il laisse à Singapour, Chow évoque un premier amour. Il explique avoir voulu voir en cette femme son ancien amour pour le reproduire, à tort. C’est ce qui rendait l’histoire impossible, puisque ce n’était pas la même. Peut-être que tout simplement le personnage, en ne se détachant pas de son passé et en le ramenant en permanence à son présent, se met dans une impasse et s’empêche de se structurer : ne pas pouvoir vivre pleinement ce qui lui arrive.

C’est ce que semble confirmer My Blueberry Nights, où l’héroïne, pour mettre fin à une aventure douloureuse, part voyager à travers les U.S tout en entretenant une relation épistolaire avec le barman pour qui elle s’est liée d’amitié. Cela lui permet de voir comment d’autres se démènent avec leur vie à eux, de renouer avec elle-même pour finalement savoir ce qu’elle veut. La séparation entre les deux personnages leur permet, comme dans Chunking Express, d’avancer pour pouvoir se construire. C’est un renouvellement : en rentrant elle peut aller vers une autre histoire parce qu’elle a mis fin à l’autre et en a tiré un enseignement intérieur.

Chow ne peut aboutir à rien puisqu’il est resté bloqué sur un premier amour qu’il ne peut pas dépasser. Les autres histoires ne peuvent être que des échecs car il ne se pose pas la question de ce qu’il recherche, il ne tente pas non plus de les achever. Il laisse les choses se défaire, échapper au présent, sans être tout à fait actif de sa vie, et fini seul dans un taxi, dérisoirement.

Par Violette Chalier.

Carte blanche à Bobino #1 : Cruising de William Friedkin

Carte blanche à Bobino #1 : Cruising de William Friedkin

On vous conseillait ce film dans le cycle William Friedkin dans notre sélection du Festival Lumière. Aujourd’hui, Bobino zoome sur ce chef d’oeuvre du réalisateur américain, Cruising (La Chasse). A regarder si vous l’avez manqué cette semaine !

Attention film controversé ! Si vous avez été émus par l’histoire d’amour tragique et la représentation touchante du milieu LGBT du vainqueur du Grand Prix à Cannes cette année (120 Battements par minute de Robin Campillo), le polar de Friedkin risque de vous marquer d’une façon radicalement différente.

Mais commençons par le début : Al Pacino (à l’apparence juvénile alors qu’il approchait déjà la quarantaine lors du tournage) campe Steve Burns, policier new-yorkais lambda chargé d’enquêter sur des meurtres en série se déroulant dans le milieu homosexuel sado-maso.

Avec un pitch aussi intriguant qu’inhabituel pour un projet de cette ampleur (financé par un grand studio et porté par une star), Friedkin s’amuse en plus à brouiller les pistes :  l’aspect policier du film n’est qu’une toile de fond, un élément déclencheur au portrait ambigu d’un homme complexe, en proie à de sérieuses questions autour de sa sexualité et de sa morale.

Et pourtant, c’est bien le portrait de la communauté homosexuelle qui a provoqué la fureur des ligues et des associations lors de l’annonce du projet : la prise de son a été rendu impossible par les manifestants venant se poster autours des lieux de tournage en faisant le maximum de bruit possible, obligeant l’équipe à effectuer un doublage d’urgence une fois les prises de vue achevées.

Il faut préciser que l’ambition de Friedkin n’était pas de représenter la communauté homosexuelle de façon réaliste et balancée, mais de créer un environnement menaçant et mystérieux pour un film policier. Michael Cimino affrontera de difficultés similaires avec la communauté sino-américaine quelques années plus tard avec L’Année du Dragon, que votre humble chroniqueur vous recommande également.

De mon point de vue, cette ambiguïté sert l’atmosphère du film, menaçante, mystérieuse, imprévisible. L’interprétation de Pacino est surprenante à bien d’égards : on l’a vu froid et manipulateur dans Le Parrain, incontrôlable et hystérique dans Scarface, déterminé et cinglant dans Heat. Dans Cruising, il est vulnérable, perdu, sans repères ; en quelque sorte Steve Burns nous représente en tant que spectateurs, lâchés dans un univers à la fois fascinant et malaisant.

N’allons pas par quatre chemins : Cruising est un film déroutant, dont l’ambiguïté et la noirceur peuvent facilement rebuter. Mais c’est également un film très maÏtrisé, atmosphérique (la photographie bleutée et la BO signée par le grand Jack Nitzche y sont pour beaucoup), dont l’audace force le respect.

PS: Et si vous vouliez une raison de plus (ou de moins) pour découvrir cette perle noire, ce n’est pas tous les jours qu’un réalisateur parvient à insérer des images subliminales pornographiques dans un film produit par un major hollywoodien sans se faire choper !

Filipe de Andrade