A l’occasion de l’ouverture de la boutique We Dress Fair, au 4 rue des Capucins (Lyon Ier), j’ai échangé avec Marie Nguyen, sa cofondatrice. On a parlé de mode responsable, du G7, et de sous-vêtements recyclés.

 

Bonjour Marie, pourrais-tu te présenter et expliquer le projet We Dress Fair ?

Je m’appelle Marie, je suis cofondatrice de We Dress Fair, une plateforme en ligne de marques de mode responsable, autrement dit des marques qui produisent en se souciant des hommes et de l’environnement.

Pour ce qui est de mon parcours, j’ai une formation en ingénierie biotechnologies en cancérologie et j’ai travaillé deux ans à l’Institut Curie en tant qu’ingénieure de recherche. Suite à cela j’ai voulu m’engager dans des associations, afin d’avoir un impact plus local et direct. C’est à ce moment-là que je me suis confrontée à l’impact du gaspillage et de la surconsommation de vêtements. J’ai rencontré Antoine (Coulaud, cofondateur de We Dress Fair, ndlr), après avoir été sélectionnée sur un parcours d’entrepreneur.euse.s (Ticket For Change, ndlr). J’avais un projet de recyclage textile et lui portait We Dress Fair quand on s’est rencontré.

 

Comment définirais-tu la mode responsable ?

En fait, il n’y a pas de définition stricte, c’est un peu selon l’appréciation de chacun.e. On dit mode responsable, mode éthique, mode éclairée, mode positive, etc. On a donc choisi d’avoir notre propre définition, qui est publiée de façon transparente sur le site. Pour cela, on se base sur trois critères.

Tout d’abord, un critère social. De façon simple, on s’appuie sur des critères de respect des normes de l’OIT (Organisation Internationale du Travail, ndlr). Les législations relatives au travail n’étant pas les mêmes d’un pays à l’autre, on utilise des labels. Parmi eux, le label GOTS (Global Organic Textile Standard, ndlr) qui certifie des conditions de travail dignes ainsi que le respect de l’environnement, le label Fair Wear Foundation qui certifie que toute personne est payée au moins le minimum légal de chaque pays, et enfin le label Fairtrade qui certifie aux coopératives de petits producteurs un prix juste et stable de leurs produits, ainsi qu’un minimum légal. Fairtrade encourage également les marques à verser des primes à ces coopératives afin de pallier aux éventuelles difficultés imprévues.

Ensuite, un critère environnemental. Pour cela, on fait attention aux matières premières utilisées et aux procédés de transformation. On utilise du coton biologique et on prône l’utilisation du lin et du chanvre. Ce sont des plantes eco-friendly et qui en plus permettent une durabilité des vêtements. On a également d’autres types de matières, dites modifiées, comme le tencel, le lyocell, ou le modal dont les procédés de transformation sont respectueux de l’environnement, ainsi que des matières recyclées (coton, laine, polyester, etc.). Enfin, pour ce qui est des matières animales, on vérifie leur provenance et on s’appuie sur des labels comme la PETA qui certifie de bonnes conditions d’élevage et un environnement sain. Pour le cuir c’est la même chose, on vérifie également que c’est un cuir tanné de façon végétale et avec très peu d’intrants chimiques.

Le dernier critère est celui de la transparence. On attend des marques qu’elles nous fournissent leurs usines, tous leurs fournisseurs et soient transparentes avec nous sur leurs capacités et leurs moyens de production, ainsi que sur leurs points d’amélioration. On essaye d’être dans une situation gagnants-gagnants.

L’idée n’est donc pas de mettre en avant seulement des marques françaises, mais également des marques qui produisent ailleurs, dans de meilleures conditions. Permettre à ces marques-là de se développer c’est permettre à de plus et plus d’ouvrière.ère.s d’arrêter d’aller travailler dans des usines qui les exploitent, dans des conditions d’irrespect de la dignité humaine. L’idée c’est d’élever les standards dans ces pays-là, et montrer qu’on peut produire dans de bonnes conditions, même à l’étranger.

 

Concrètement, comment procédez-vous à la sélection des marques que vous représentez ? Ce sont elles qui viennent vers vous ou bien l’inverse ?

En fait c’est un peu les deux. Au tout début c’est nous qui allions contacter les marques. Maintenant on a régulièrement de nouvelles demandes de marques qui veulent entrer sur le site.

Pour ce qui est de la sélection, on fait des audits, des questionnaires et on leur fait remplir des preuves de ce qu’elles nous annoncent, puis on leur fait signer une charte éthique pour pouvoir travailler ensemble. Malheureusement on ne peut pas tout prendre, notamment pour une question de cohérence de propositions d’offres. Notre idée c’est de démocratiser la mode éthique : une proposition diverse qui puisse correspondre à tout le monde. Donc on essaye de ne pas aller vers des styles trop particuliers.

 

Souvent, lorsque l’on parle de consommation de mode, ce qui revient c’est le manque d’information des consommateur.rice.s. Comment s’informer et lutter contre la fast-fashion afin d’avoir un mode de consommation plus responsable ?

En fait le consommateur ne peut pas grand-chose, parce que celui qui cherche de l’information ne la trouve pas forcément. Rien qu’avoir un vêtement avec écrit Made in India n’aide pas, l’Inde c’est hyper vaste, ça ne veut rien dire !

L’information sur la composition du produit, il l’a aujourd’hui, donc ça c’est facile. Pour ce qui est de la transparence vis-à-vis des conditions de production, c’est impossible. C’est l’avantage des labels, parce que tu as quelqu’un.e qui est allé.e vérifier sur place dans quelles conditions le vêtement a été produit. En effet, donner plus d’informations sur les conditions de production n’est pas une obligation légale pour les marques.

 

 

Une raison justifiant le choix de la fast-fashion à une mode responsable est le coût de celle-ci. Que répondrais-tu à cet argument ?

C’est vrai, cela coûte cher. Tout cela dépend de l’engagement de chacun.e, il faut savoir ce que l’on a envie de promouvoir quand on achète.

Aujourd’hui, on soutient un mouvement qui est juste à ses débuts, on est dans une économie de masse et d’échelle et c’est malheureusement le diktat de l’offre et de la demande, d’où les prix élevés. Je pense qu’il faudrait se requestionner sur les prix que l’on a en tête lors de l’achat de vêtements. La plupart du temps ce sont des prix discounts. Quand on paye dix euros un tee-shirt chez H&M, il faut se demander quelle part revient à qui.

Et bien sûr on ne prône pas le fait de refaire toute sa garde-robe en mode éthique. L’idée c’est d’investir dans des choses dont on a besoin et que l’on va porter longtemps.

 

Fin août 2019 le « Fashion Pact » était proposé lors du G7 à Biarritz. Il s’agit d’une initiative menée par une trentaine de grands acteurs de la mode (Kering, Burberry, La Redoute, Carrefour, etc.) visant à faire la promotion d’une mode plus durable. Aucune sanction ou mesure réglementaire n’est ressortie de cet événement. Cette inaction de l’Etat a été dénoncée par plusieurs personnalités de la mode responsable. Pour toi quel rôle l’Etat a-t-il à jouer dans cette lutte ?

Tout d’abord je trouve que c’est une bonne initiative, on commence enfin à mettre la question sur la table et à s’intéresser à ce sujet-là.

Le problème c’est que l’on a seulement invité des marques, aucune ONG n’était présente, ni aucune des marques déjà engagées dans une démarche écologique. On n’a invité que ceux qui nous intéressaient, or cela ne peut pas aboutir à quelque chose de bouclé pour moi.

De plus, il n’y a rien de contraignant, ce ne sont encore que des plans sur la comète. Comme le dit Veja (marque de baskets écologiques issues du commerce équitable, ndlr) : « On ne parle que d’actes que l’on a faits, et non d’actes que l’on va faire ». On ne sait même pas si l’on sera encore là en 2050, et en plus derrière tout cela il n’y a aucun projet de loi restrictif ou punitif. Donc c’est bien, mais il faut aller plus loin.

 

Quelles-sont vos nouveautés de la rentrée et pourrais-tu me citer une de tes marques favorites du moment ?

Alors on a un nouveau projet pour notre boutique : tous nos vêtements seront tracés jusqu’à une ligne de confection. Cela concerne donc environ 850 produits et 33 marques. Cela va passer par un QR Code : en scannant les produits, il sera possible de connaitre l’usine de fabrication, ainsi que les labels sur lesquels s’appuie la marque en question. On va donc plus loin dans la transparence, afin de permettre aux consommateur.rice.s de faire un choix éclairé lors de l’achat de vêtements.

Pour ce qui est de la marque, c’est difficile de choisir [rires]. On vient d’accepter une marque sur le site, qui s’appelle Néné Paris, c’est une marque de lingerie recyclée produite au Portugal.

 

Pour finir, aurais-tu des recommandations culturelles pour celles et ceux qui s’intéresseraient à la mode responsable, et pourrais-tu me citer des personnalités qui vous inspirent  chez We Dress Fair ?

Alors déjà voir le film The True Cost d’Andrew Morgan (2015). Ensuite, parmi les personnalités qui nous inspirent il y a Yvon Chouinard le fondateur de Patagonia (marque de vêtements techniques éco-conçus, ndlr), qui a sorti un livre qui s’appelle Confessions d’un entrepreneur… pas comme les autres (2017). Naila Ajaltouni, la coordinatrice du Collectif Ethique sur l’Etiquette (collectif veillant au respect des droits des travailleur.euse.s dans les pays du Sud, ndlr), c’est une femme qui se bat pour pouvoir faire changer les façons de faire dans l’industrie de la mode. Et aussi, Thomas Huriez, le fondateur de 1083 (marque de jeans recyclés et recyclables fabriqués en France, ndlr) qui est une grosse source d’inspiration pour nous. Les gens qui nous inspirent ce sont les gens qui font, et pas les gens qui disent.

 

 

Pour aller plus loin :

https://www.wedressfair.fr/

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