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Par Capucine Buri

 

A l’occasion du forum Europeanlab, et de la conférence « La culture, moteur des villes futur ? » qui s’y est tenue, nous nous proposons de déterminer ce qu’est la notion nébuleuse de « culture ». Ou plus exactement, déterminer ce qu’elle n’est pas.

 

La tendance actuelle est à « s’intéresser à la culture », à « aimer l’art », à affirmer se sentir « sensible au Beau ». Ces termes, dans la diversité qui les caractérise, viennent pourtant à être enfermés au sein de l’unique concept qu’est « la culture ». Celle-ci bénéficie d’une valorisation particulière dans les esprits aujourd’hui. On utilise ce terme constamment, à tort et à raison, ce qui conduit à éloigner le terme « culture » de sa signification initiale. Le terme perd de son essence par l’utilisation abusive que l’on en fait. Victime du processus de mythification que Barthes décrit dans ses Mythologies, le sens du mot a progressivement régressé en forme, et laisse ainsi place à l’usurpation du terme régulièrement observée. Lors de la conférence ont été abordées par les intervenants ces nombreuses dérives dans l’appropriation de ce terme.

S’il n’est pas pertinent d’enfermer un concept plurivoque dans une définition statique, on se propose plutôt ici d’en dessiner ses contours et de tracer les ombres qui l’entourent. Il s’agit de définir ce que la culture « n’est pas », afin de la mettre davantage en lumière.

René Magritte - La trahison des images (1929) LA County Museum of Art

Magritte, La Trahison des images   1929

 

La culture n’est pas une marchandise.

« Quand j’entends le mot culture, je sors mon carnet de chèques ». Lorenzo Marsili, auteur et activiste politique, débute son intervention en faisant référence à cette transformation que Godard a fait de la célèbre déclaration de Goebbels : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Celle-ci n’illustre malheureusement que trop bien l’idée que Marsili évoque : une image à laquelle beaucoup ont tendance à penser aujourd’hui en entendant parler de culture. L’art a récemment acquis une valeur financière exceptionnelle, et la culture est maintenant un facteur extrêmement important d’attractivité économique. Mais cette focalisation lucrative a conduit à une instrumentalisation de la culture dans l’unique but de servir l’économie.  La culture se juge actuellement à ses « retombées », au prix d’un artiste sur le marché, aux scores des expositions. Il paraît peu pertinent d’utiliser des critères exclusivement quantitatifs pour juger de l’intérêt d’une production, ou plutôt d’une sensibilité d’un artiste. C’est pourtant l’orientation des mesures qu’avait imaginées Augustin Girard, figure des recherches sur la culture dans les années 70, pour développer les politiques culturelles en France. Marsili dénonce sa démarche qui créa une véritable « administration basée sur des données quantitatives ».

Cette vision d’une nécessaire rentabilité de la culture domine aujourd’hui la politique chinoise. Le plan quinquennal chinois à l’œuvre actuellement établit des objectifs qui paraissent paradoxaux pour régir le domaine de la culture, étant donné qu’ils se focalisent sur des indicateurs de performance. Le gouvernement chinois veut transformer la culture en produit.

 

La culture n’est pas propriété de l’Etat.

« Le problème, c’est qu’en Chine, la production culturelle se fait dans un environnement, où culture = Etat », selon Marsili. L’ensemble des intervenants de la conférence n’a pu qu’appuyer ce constat, tout en exprimant la volonté de désinstitutionnaliser la culture. Il est nécessaire de rapprocher la culture des citoyens, qu’elle s’inscrive dans une échelle géographique plus proche, celle de la ville notamment, souvent évoquée par les intervenants. Il faut que la société civile puisse être à l’initiative des projets culturels et que l’Etat nation, qui n’a ni la légitimité, ni la possibilité de les gérer, cesse l’attitude monopolistique qu’il adopte de la gestion et la décision en matière de culture. Les tensions ne font que croître entre les décideurs de la politique culturelle des villes et les citoyens dans les quartiers qui s’emparent de projets et se dotent d’une compétence culturelle propre. L’association amsterdamoise Night Mayor a institué un poste de « maire de la nuit » dans la ville, qui a pour projet de redynamiser la vie nocturne en réponse à l’obstruction progressive qui caractérise l’activité nocturne de la ville. Les projets d’appropriation d’espaces urbains en espaces libres pour la culture des jeunes foisonnent. Enter the Void, think tank européen et projet international entre les villes d’Amsterdam, Berlin, Budapest et Riga, milite par le biais de l’établissement d’un dialogue effectif entre des urbanistes, des milieux associatifs et des élus. Il a vocation à fournir des conseils sur la manière d’améliorer l’accès des jeunes acteurs à l’espace urbain pour des manifestations culturelles informelles.

 

La culture n’est pas un luxe.

Elle n’est pas « bourgeoise », « réservée à une élite », la culture n’est pas accessoire. Ces qualificatifs sont autant de préjugés que l’on entend constamment et qui décrédibilisent le caractère pourtant primordial de la culture au sein de la société. La culture est facteur d’intégration, de cohésion sociale, de construction identitaire. Dounia Benslimane, fondatrice de Racines, association marocaine pour la culture, le développement, la promotion des industries culturelles et créatives en Afrique, entend éveiller les consciences au rôle fondamental que peut jouer la culture en terme de construction identitaire. Le slogan de l’association : « La culture est la solution », fera sourire les plus pessimistes, mais Dounia Benslimane dément le caractère utopiste que ceux-ci attribueront à cette assertion. Elle milite pour remédier à la faiblesse d’implication de l’État en terme de politiques culturelles par le biais notamment, d’un plaidoyer innovant que sont les « Etats généraux de la culture », organisés par l’association au niveau national en 2014 et en 2016. La lutte que Dounia entend combattre vise à ce que les pouvoirs publics envisagent enfin la culture comme pouvant constituer un réel vecteur de démocratie et de développement humain, social, et qui détient également un potentiel économique remarque que le gouvernement ne prend pas en compte.

Face à une culture locale et une identité détruites, la culture est aussi la solution. Et pour preuve : Christchurch, petite ville néozélandaise victime des conséquences économiquement désastreuses d’un tremblement de terre en 2010, se sert de la culture comme d’un levier pour travailler cette reconstruction, et pour que la ville puisse rebondir. C’est d’ailleurs la société civile qui est à l’origine de ces processus artistiques et culturels qui naissent pour reconstruire la ville, avec le soutien de l’ONG locale Gap filler, qui propose à des artistes de mettre en place des expérimentations artistiques et culturelles dans l’espace public au sein de la ville, contribuant ainsi à un réinvestissement concret et positif de ces zones détruites.

 

La culture n’est pas ni une dépense à rationaliser, ni à négliger

Il est évident que si l’on considère la culture comme une fonction mathématique à optimiser, toutes les prémisses d’initiatives culturelles individuelles, n’étant pas « rentables » en termes économiques, viendront à disparaître. Ella Overkleeft, co-fondatrice de la fondation des Maires de la Nuit, est particulièrement affectée par la menace qui pèse sur ces espaces alternatifs de la victoire d’une conception normative qui distingue une « haute culture » d’une « basse culture ». Sans aucun doute, cela conduirait à la fusion incohérente d’une diversité extrême de composantes qui édifie la richesse de la culture nationale. Ella Overkleeft assigne avec amertume le statut de victime de cette volonté aberrante d’optimisation économique à la contre-culture active berlinoise. Les quartiers « underground » et les squats berlinois, dans lesquels fourmillaient quantité de projets artistiques et qui faisaient l’apanage de la ville pendant les années 90, ont pour l’immense majorité été fermés, faute de rentabilité. Mais de quelle rentabilité peut-on se prévaloir pour parler de culture ? La rentabilité de la culture n’est pas financière. Des villes comme Berlin ou Amsterdam sont en train de se transformer, selon un modèle néolibéral, en des métropoles « culturelles et artistiques » dont le rayonnement est international et qui disposent d’un budget extraordinaire pour la culture. Mais où va cet argent, lorsque l’on voit que des artistes sont contraints de quitter, voir de détruits des quartiers qu’ils ont eux-mêmes construits et dans lesquels ils créaient, pour que ceux-ci soient transformés en zones industrielles et commerciales, économiquement plus fructueuses ? La culture possède un intérêt autre que celui strictement économico-économique. Elle est un incubateur démocratique, sa rentabilité est éducative, sociale, patrimoniale. La culture ne doit par conséquent pas être lésée dans l’allocation des budgets de l’Etat.

La culture est aujourd’hui elle-même victime du concept schismatique qu’est l’appropriation culturelle. Appliqué à la culture, ce concept entendrait désigner l’accaparement du terme « culture » par une culture dominante et institutionnalisée, qui constituerait une forme d’oppression et de spoliation. C’est exactement le phénomène qui est à l’œuvre, alors que sur un bloc de pierre que serait le concept de culture, on voudrait à peu à peu poncer toutes les « impuretés » que seraient ses composantes minoritaires ou dissidentes, dans le but de parvenir à un ensemble lisse et dénué de toute disparité.

Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à la société civile ce qui appartient à la société civile. Qu’importe si c’est utopique : laissez l’humain s’extraire de cet étau institutionnel, laissez-le s’exprimer, expérimenter, créer !

 

 

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