« Mercredi 13 novembre, la conférence de Piketty a ouvert la semaine de débat (Re)définir la société : mode d’emploi, organisée par la Villa Gillet. La conférence a consisté en une présentation de son nouvel essai Capital et idéologie, à l’Université catholique de Lyon. »

Pour écouter la conférence en replay : https://www.sondekla.com/user/event/10333

 

Le président de l’Université introduit la conférence. Face à Piketty, la feuille tremble entre ses mains. Il dresse un parallèle entre Capital et idéologie et l’éthique sociale du judaïsme, qui étudie la notion de propriété. C’est une réflexion pratique, qui vise à réguler les inégalités dans la société. Puis, la déléguée de la Villa Gillet introduit Piketty. C’est un original, un économiste qui se dit chercheur en sciences sociales. Piketty a publié trois volumes : Les hauts revenus en France au XXe siècle (2001), La Capital au XXIe siècle (2013), Capital et idéologie (2019). Le premier se concentre sur la France, le second sur l’Occident, alors que le dernier mène une réflexion globale.

La perspective de Piketty est optimiste, mais aussi réaliste. La part du patrimoine global détenue par les 50% les plus pauvres est passée de 2% à 6% entre le XIXe et le XXIe siècle. La tendance longue est donc à une réduction des inégalités de richesse, mais l’évolution reste lente et cyclique. Piketty insiste sur deux ruptures historiques : la Révolution française et les deux guerres mondiales.

Selon Piketty, la Révolution française de 1789 porte une rhétorique libérale et bourgeoise. Si elle proclame l’égalité de droit, elle nie l’égalité de fait. Certes, les ecclésiastiques sont expropriés mais leurs biens sont mis aux enchères et acquis par de riches bourgeois. Certes, un nouvel impôt d’1% sur le montant des successions est levé mais il est strictement proportionnel et nullement progressif, c’est-à-dire que l’impôt vaut d’1% du montant, quel que soit le montant. « Si le droit de propriété est mis en question, alors où s’arrêtera-t-on ? » De même, si Charles X reconnait l’indépendance de St Domingue, il exige la compensation des propriétaires d’esclaves. « Si la propriété acquise dans un cadre légal n’est plus garantie, alors où s’arrêtera-t-on ? » (Tocqueville).La Révolution, française marque l’entrée dans « les sociétés de propriétaires » accumulatrices, dont la dérive la plus extrême sera la rhétorique esclavagiste.

Selon Piketty, « la guerre de trente ans » rompt avec « les sociétés de propriétaires » du XIXe siècle. D’une part, le financement des emprunts de guerre pousse les propriétaires à vendre leurs actifs aux colonies pour renflouer les caisses de l’État. D’autre part, les guerres du XXe siècle sont des guerres totales, qui détruisent les actifs fonciers en métropole.

Le XXe siècle est celui des « sociétés socio-démocrates » redistributrices. En 1945, les dettes publiques française et allemande équivalent à 200% du revenu national. Pour effacer leur dette, les deux puissances pratiquent chacune une stratégie keynésienne différente. La France opte pour l’inflation, qui a pour effet secondaire de détruire l’épargne privée et de fragiliser le 3ème âge. L’Allemagne, traumatisée par l’hyperinflation des années 1930, préfère prélever un impôt confiscatoire (90% sur les hauts patrimoines, entre 1948 et 1952). Mais l’idéologie néolibérale des années 1980 (imposant des plans d’austérité au Tiers Monde face à la crise des dettes souveraines), portée par la « théorie du ruissellement » (l’idée que la dérégulation favorise entrepreneuriat, qui favorise la croissance, qui favorise la hausse des salaires, indexés sur la croissance), facilite une nouvelle fois l’accumulation des richesses par une minorité.

Piketty explique que la critique contemporaine de l’Union européenne « menée par les classes populaires » tient au caractère inachevé de l’intégration européenne. Aujourd’hui, l’UE est strictement libérale. Il faut la compléter par une UE sociale, qui régulerait le marché du travail (problématique des travailleurs détachés) et la fiscalité (problématique de l’exil fiscal). Piketty insiste sur l’importance du sentiment de justice fiscale dans le corps social. Pour qu’un contribuable accepte de payer sa part, il faut qu’il lui soit garanti que les autres font de même.

Or aujourd’hui, les Européens de l’Ouest se sentent lésés par rapport aux européens de l’est, et réciproquement, chacun percevant la situation de sa fenêtre. L’Ouest braque son regard sur les transferts publics du budget européen vers l’est, alors que l’est ne voit que le profit réalisé par entreprises privées occidentales, se délocalisant pour profiter de plus bas salaires. Alors, la réponse de l’Ouest est idéologique : « les salaires s’ajusteront à long terme ». Paul Ricœur définit l’idéologie comme une langage œuvrant à la conservation d’une situation donnée.

La crise grecque de 2010 est un cas d’école. La Grèce, sur le marché, aurait dû s’acquitter d’un taux d’intérêt de 10%. La France et l’Allemagne lui ont offert un taux de 3%. Cependant, elles-mêmes bénéficiaient d’un taux de 1%. Profit ou générosité ?

Piketty propose une solution, le « social-fédéralisme », l’idée que le libre échange ne fonctionne que s’il va de pair avec justice fiscale et principe de solidarité. Pour atteindre cet objectif, il ne suffit pas de mettre en commun la monnaie, il faut aussi mutualiser les dettes souveraines et harmoniser les niveaux de vie. En d’autres termes, il faut aller plus avant dans le sens du fédéralisme.

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