Il y a quelques semaines, le Théâtre national populaire de Villeurbanne faisait salle comble avec La réunification des deux Corées, la dernière création du médiatique dramaturge Joël Pommerat. Mais pour Mathis Grosos, la pièce pose de sérieux problèmes. Il nous explique ses raisons. 

Rideau. Sorti du théâtre, je suis résolu à mettre en pièce ce qui m’a été donné à voir. Oui, c’était intéressant. Oui, c’était globalement bien joué. Oui, c’était bien écrit. Mais putain, c’était sexiste. J’ai passé le plus gros de mon temps à anticiper ce qui allait être problématique dans la pièce au lieu de rire comme les autres. Voilà d’où est venu le problème d’ailleurs. Les autres. Je garde toujours une forme de vigilance face à ce que je vois mais, comme tout le monde, je ne prends pas toujours la peine de déconstruire ce qu’on me fait voir. Il faut être sensibilisé sur certains sujets pour comprendre pourquoi ils sont problématiques, pourquoi ils peuvent heurter. Cette vigilance était presque éteinte d’abord. Je suis parti avec une hâte de découvrir Joël Pommerat, ce dramaturge dont on m’avait tant parlé.

Très souvent, au théâtre, quand les autres rient, je trouve que ce qui se joue est dramatique. Un exemple tiré de la pièce : un homme discute avec sa femme, atteinte d’Alzheimer, et répète en fait la même conversation que la veille, l’avant-veille etc. Rien dans la détresse de l’une, l’épuisement de l’autre, l’inévitable délitement de leur lien, n’appelle le rire. Mais c’est drôle paraît-il.

Bon. Ce soir-là, il y a eu plus grave. Une scène avec une secrétaire, ou assistante, ou n’importe quel rôle de femme à la merci de son supérieur comme tous ceux que la pièce nous a donnés à voir d’ailleurs, les femmes étant bien entendu des godiches prêtes à ramasser la merde qu’on leur jette au visage. Dans la saynète donc, elle évoque une nuit où ils ont dormi ensemble. Lui, réagissant à peine. Elle, insistant, l’air tracassée. Elle finit par lui demander ce qui la trouble tant : elle veut savoir si lors de la soirée de la veille l’homme l’a bel et bien pénétrée dans son sommeil car elle en a l’impression. Là, des rires. Dans le public. Des rires de femme d’ailleurs. Bon, je peine à comprendre ce qu’il y a de drôle mais passons. La femme va jusqu’à dire que cette pénétration dans son sommeil était agréable. Qui d’autre qu’un homme pour aller écrire ça ? Des rires, toujours. Pire, elle va jusqu’à le remercier, lui expliquant que s’il le lui avait proposé, elle aurait refusé mais que, finalement, elle avait pris du plaisir. Le message est clair, si elle dit non, c’est qu’elle dit oui ou qu’en tout cas, elle vous remerciera plus tard de l’avoir forcée.

On parle d’un viol et du jeu, de l’écriture ou du public, je ne sais pas qui est responsable des rires, de la banalisation du viol, pire, de sa légitimation. Je ne sais pas si c’est un genre de syndrome de Stockholm ou si c’est juste du pur comique de mauvais goût. Ce qui amène à ma question.

Je ne tenais pas à faire une analyse de la pièce mais à amener sur le tapis, le sujet du rire au théâtre et plus largement du rire en tant que témoin d’une scène dérangeante, puisque j’estime que le viol est aujourd’hui encore beaucoup trop commun et déconsidéré pour qu’on en fasse quelque chose de drôle. Faut-il être un putain d’empoté amputé d’empathie pour pas piper mot de ce qui se joue ?

Faut-il rire de tout, de tous, quand déjà le tous en question, ou plutôt le toute, subit déjà une quantité invraisemblable de merdes au quotidien ? Et j’euphémise. Et surtout, parce que je ne me lancerais pas dans le débat sur l’humour et ses limites, ne pouvant que vous inciter à aller écouter Hannah Gadsby sur le sujet, est-ce que c’est le public qui fait genre ? Est-ce que c’est par ses rires qu’on dit du texte qu’il est comique ? Par ses larmes, ses silences, que c’est un drame ? Ou bien est-ce le tort de l’auteur qui tend à laisser entendre que l’ambiguïté est possible sur le sujet.

Je ne sais pas si c’est une prétention au réalisme, à la provocation où je ne sais quel autre délire de petit merdeux snob qui pense encore que chatouiller les nerfs des bourgeois dans le public ça change le monde. Pour le réalisme, à mon avis, c’est râpé. Et si vraiment il veut écrire une scène où une victime remercie son bourreau pour son viol, putain, qu’est-ce que je suis en train de dire, qu’il montre d’une manière ou d’une autre que c’est problématique, que c’est l’objet d’un conditionnement.

Et personne, si j’en crois les rires, n’a vu le problème. Et s’il y a des rires, est-ce un problème ? Si tout le monde dit que c’est ok, même les femmes, que de cette façon là, on peut rire du viol, est-ce la faute de l’auteur ? C’est que ce serait grave, grève des neurones dans les gradins ne donne jamais rien de bon. Quitte à aller se vider la tête au théâtre, autant en profiter pour la remplir parce que si nous sommes les juges, que l’auteur ne fait qu’apporter les faits, ça laisse craindre beaucoup d’indifférence face à la souffrance des autres.

Je ne veux pas que le monde soit une usine où on s’accommode des souffrances des gens qui défilent à la chaîne où on les banalise pour que ce soit toujours la victime qui soit tournée en dérision et pas son bourreau, une usine où le rire est un gaz euphorisant, une usine où les pièces détachées de leurs auteurs sont à la merci des amputés d’empathie qui décident de leur pertinence ou pas d’un levé du pouce, d’un éclat de rire, et que ce soit la victime qui en pâtie.

Monter une pièce, c’est difficile, indéniablement. Du travail monstre de réflexion, de répétition, de communication, une lutte pour des moyens, tout ça pour les beaux yeux d’un public qui trop souvent les garde fermés. C’est parce que c’est difficile que c’est une responsabilité. Quand on nous donne la chance d’avoir une parole portée sur une scène, on ne peut pas faire comme si ça n’était pas important, comme si c’était sans impact, comme si ce n’était pas dans les représentations que les choses se jouaient. La culture du viol ne sort pas de nulle part et pendant que ses complices conscients ou pas rient à gorge déployée, la souffrance reste pour d’autres bien difficile à avaler.

Mathis Grosos

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