Du 5 au 9 février 2019, les Célestins accueillaient l’équipe du Théâtre National de Bretagne. L’occasion pour le public lyonnais de découvrir la pièce d’Harold Pinter : La Collection, mise en scène par Ludovic Lagarde.

Écrite en 1961, la pièce, représentée pour la première fois en 1962 à Londres par la Shakespeare Compagnie, arrive en France dès 1965 dans une mise en scène de Claude Régy. 

L’intrigue est simple, nette et précise : Stella a-t-elle trompé James avec Bill ? Mais au-delà de cette simple question les personnages portent des soupçons les uns sur les autres, tout en ayant du mal à démêler le vrai du faux. Le jeu scénique met en avant les différents masques portés par les personnages. Cette « collection », c’est à la fois la collection de personnages mais aussi la collection de masques que possède Harry et qui intrigue James. La scène est divisée en deux, un espace pour chaque couple de l’intrigue. Tout commence par un mystérieux coup de téléphone anonyme, d’un individu qui veut parler à Bill, suivi de visites intempestives de cet individu qui refuse de se présenter.
On comprend que l’individu en question n’est autre que James, dont on constate la relation froide et distante avec son épouse Stella. Et la chose s’explique quand ce dernier s’invite chez Bill, qui l’éconduit un temps avant de céder. C’est là que James dévoile la chose, Stella lui a confessé avoir eu une histoire d’un soir avec Bill, qui, un temps, réfute la chose, avant de se prendre au jeu, devenant de plus en plus ambigu à mesure qu’il voit son interlocuteur être décontenancé par ses dires et les non-dits.

*BILL :La vérité… c’est que ce n’est jamais arrivé… Tout ce qui est arrivé c’est… en réalité, oui, vous aviez raison, nous avons pris l’ascenseur ensemble… Nous sommes sortis de l’ascenseur, et tout d’un coup, elle était dans mes bras. Vraiment, ce n’était pas ma faute, rien n’était plus loin de mes pensées… la plus grosse surprise de ma vie. Elle a dû me trouver terriblement attirant tout d’un coup, je ne sais pas, mais je… je n’ai pas refusé. De toute façon, nous nous sommes seulement embrassés un peu, juste quelques minutes, à côté de l’ascenseur, personne aux alentours, et c’est tout ce qu’il y a eu. Elle est rentrée dans sa chambre. Le reste n’est tout bonnement jamais arrivé. Je veux dire, ce genre de choses… ça n’a vraiment aucun sens…

Bill brouille les pistes, n’explique jamais vraiment l’histoire en détail. D’autre part, les histoires de couple ne sont pas linéaires dans la pièce. La période est propice à des rapprochements extra-conjugaux, parfois surprenants, comme celui opéré entre James et Bill ou encore entre Stella et Harry, le compagnon de son amant d’un soir. Mais les relations sont aussi liées aux milieux sociaux des personnages. Bill et Stella appartiennent au monde de la mode et du design, contrairement à James qui en est exclu. 

Le talent admirable de Pinter est de savoir tenir en haleine les spectateurs avec bien peu : trois phrases simples, une lente entrée en matière, un milieu intense puis une chute qui n’en est pas vraiment une. Finalement, ce sont les personnages les moins mis en avant qui se trouvent être les initiateurs de la pièce. Le spectateur tourne en rond, tout comme les personnages qui se déplacent de manière symétrique dans l’espace confiné judicieusement éclairé pour faire ressortir le contraste entre l’obscurité du lieu et le mobilier brillant. Le metteur en scène, Ludovic Lagarce, dit à propos de La Collection“Tout est fragment dans cette pièce. Mélange inédit de réalisme et d’abstraction, elle ne dit des personnages que l’essentiel qui sert l’action. Plus la vérité semble offerte, plus le mensonge est colporté. […] Plus les techniques de dématérialisations progressent, plus la vérité semble nous échapper.” 

Le spectateur occupe une position centrale. C’est à lui de démêler le vrai du faux dans cette intrigue hitchcockienne : l’intrusion, la nuit, les masques, le couteau, l’absurde du quotidien, la tringue d’escalier… Bill dit-il la vérité lorsqu’il explique avoir menti et n’avoir jamais eu de relation avec Stella ? Le spectateur est amené à s’interroger sur la chute : la fin de la pièce est-elle pour autant la vérité de l’intrigue ? 

Enfin, la question de la sexualité imprègne fortement la pièce : les personnages sont en proie à des sexualités fluctuantes. James est tenté par l’homosexualité après sa rencontre avec Bill tandis que ce dernier est tenté par Stella dans la seule volonté de dominer Harry, son époux plus âgé. Pinter nous dessine les contours parfaits d’un mode de vie et de pensée qui correspond à celui du milieu bourgeois homosexuel des années 1960 en Angleterre. Les attitudes des personnages y jouent un rôle préopondérant. Entre le côté snob, immature et nonchalant de Bill et la sobriété de Harry, qui sort pourtant déguisé tous les soirs, Stella se trouve délaissée, seule chez elle, tandis que son mari va et vient. Le spectateur se voit donc accorder une très grande liberté d’interprétation, ce qui semble caractériser la plupart des pièces de Harold Pinter. 

 

Sam CORNU

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