Il y a quelques semaines, David Bobée était partout. Il présentait son adaptation de Peer Gynt à la Comédie de Saint-Etienne ainsi que Warm aux Subsistances à Lyon, une pièce pour deux circassiens. Mais qui est cet homme au juste ? Metteur en scène français d’une quarantaine d’année, David Bobée est actuellement directeur du centre dramatique de Normandie à Rouen. Il est engagé depuis longtemps dans la lutte contre les discriminations, particulièrement dans l’association « Décoloniser les arts », via laquelle il dénonce le racisme dans le théâtre français.

Nous vous proposons un diptyque critique sur ses deux dernières créations.

Peer Gynt – David Bobée

Pour son adaptation de Peer Gynt, David Bobée tutoie le grandiose, le démentiel. Le jeune metteur en scène, que l’on connaît pour ses engagements artistiques transdisciplinaires et ses positions politiques sans équivoque en faveur des migrants notamment (cf. Stabat Mater), s’attaque à la pièce maîtresse de Henri Ibsen. 

Changement de décors à s’en étourdir, panel invraisemblable de personnages tragiques ou burlesques, il y a de quoi crier à la démesure et à juste titre. Rien n’est trop grand pour le héros de cette épopée, rien n’est trop gros et pourtant, au grandiose succède toujours un amer arrière-goût de réalité.

Peer Gynt est lâche, ingrat, sexiste, naïf et chacun de ses défauts est un tableau dans cette fresque étourdissante. Et c’est peut-être là où le bas blesse. Malgré l’incarnation formidable du jeune comédien dont la sincérité est à couper le souffle, très vite, il n’y a pour Peer Gynt ni avenir, ni empathie possible.

Quelle que soit la déclinaison, quelle que soit le tableau dans lequel le personnage se démène, c’est en vain et une fois ce constat établi, il semble difficile de trouver un enjeu à l’intrigue. Reste alors le loisir de se laisser surprendre par les esthétiques invraisemblables que costumes, décors et musique s’accordent à créer.

On pense à cette scénographie initiale de fête foraine à l’abandon où les rails des montagnes russes retombent piteusement dans la terre qui recouvre le plateau au centre duquel gît une caravane rouillée, celle d’Ase et son fils Peer. On pense aussi à cette folie omniprésente quand Peer Gynt devient empereur du soi-même, cette folie que déclinent à souhait les comédiens et comédiennes.

On pense enfin à cette tempête en mer, ce jeu d’ombre où les mains des noyé.e.s transpercent le faisceau des torches. Tant d’autres exemples pourraient être cités. Les trois heures quarante s’enchaînent sans même qu’on songe à s’ennuyer et pour un texte d’une telle ampleur, le défi n’était pas moindre. Encore une fois, David Bobée s’en sort brillamment.

Peer Gynt, mis en scène par David Bobée, d’après l’oeuvre de Henrik Ibsen. Comédie de Saint-Etienne. Durée : 3h40.

 Mathis Grosos

 

Warm, photo de Arnaud Bertereau (Agence Mona)

Warm

J’arrive aux Subsistances curieuse de découvrir cette pièce de David Bodée, un metteur en scène que j’ai découvert à Avignon lorsqu’il assurait le feuilleton théâtral quotidien du festival 2018. Bodée crée Warm en 2008, un numéro de cirque pour deux acrobates. Il décide cette fois de le reprendre et d’y inviter Béatrice Dalle pour lire un monologue érotique de Ronan Chéneau.

A l’entrée de la salle, un ouvreur me tend une bouteille d’eau. « Il va faire chaud » me prévient-on. En effet, la température, une fois installée, semble bien lourde. Béatrice Dalle est la première à entrer en scène. Sur son passage, les deux murs de projecteurs s’allument progressivement. Elle commence la lecture. Ici, c’est elle qui donne le ton. Le rêve émerge, les deux acrobates entrent en scène et commencent leurs échauffements.

Le fantasme s’intensifie, et les portés deviennent périlleux. Le son, sourd, envahi l’espace. Difficile pour les spectateurs et les spectatrices de ne pas se laisser immerger dans la pièce tant nos sens sont sollicités. Nos regards ne peuvent pas se détacher des deux hommes, que la sueur menace de faire glisser à chaque nouvelle acrobatie. La voix de Béatrice Dalle se fait de plus en plus forte et pressante afin qu’ils répondent à ses désirs.

Une première fois, un des hommes tombe. Stupeur et gêne s’empare de la salle. Sommes-nous en train d’assister à l’échec d’une représentation ? Pourtant le spectacle ne s’arrête pas, au contraire, le rythme s’accélère. Il faut tenir jusqu’au bout du fantasme, au bout du monologue. Les spectateurs et spectatrices sont suspendu.e.s à leurs gestes, il est dérangeant d’être confronté si frontalement à leurs difficultés. Ils titubent, s’écroulent, leurs corps tremblent dans l’effort, le son puissant fait vibrer les miroirs du fond de scène, la chaleur est étouffante.

Puis l’actrice décide que le jeu est terminé. Sa voix reste ferme mais le ton a baissé. La lumière des projecteurs diminue, les équilibristes s’apaisent. Doucement, tout redevient calme, jusqu’au noir final.

Le metteur en scène nous propose de passer sur le plateau avant de sortir. A cause des projecteurs, la température y affiche plus de quarante degrés. Le temps a filé si vite, j’ai l’impression qu’un quart d’heure seulement s’est écoulé. Si David Bobée aurait pu pousser plus loin les spectateurs et les spectatrices dans leur inconfort, à la fois physique et psychologique, il semble tout de même qu’il ait trouvé un point de tension particulièrement intéressant dans la relation entre le spectateur et ce qui se passe sur scène, nous rappelant que le spectacle est une expérience collective.

Violette Chalier

David Bobée / Ronan Chéneau / Béatrice Dalle

Spectacle créé aux Subsistances pour le festival Les Intranquilles – juin 2008. DUREE : 55 min

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