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Les utopies… on les croyait mortes, les revoilà sur le devant de la scène.

Thomas More dans son Utopie lançait en 1516 un appel pour sauver l’humanité en perdition. A sa suite et après les désillusions successives (guerres mondiales, civiles, régionales, génocides dans plusieurs parties du monde) du XXème siècle, Rutger Bregman et  Raphaël Glucksmann proposent de revisiter l’utopie, pensée comme un pouvoir de transformation de la société.

Sortir du fatalisme et de l’impuissance dans laquelle l’humanité serait plongée depuis « la fin de l’histoire », en finir avec les « avant c’était mieux, et demain sera forcément pire » tel est l’objectif de Bregman dans son ouvrage « Utopies réalistes ».

Le pari n’était pourtant pas gagné : après la victoire de Trump, symbolisant le recul des droits des femmes, des minorités, le climato-scepticisme (etc), et d’Orban, incarnant la répression presque totalitaire à l’égard des réfugiés, la multiplication des séries dystopiques (Black Mirror ou the Handmaid’s Tale, qui donnent une vision bien pessimiste voire cruelle de ce vers quoi pourraient évoluer nos sociétés), la montée de l’euroscepticisme en Europe, la condamnation à l’extinction du dernier rhinocéros blanc mâle du Nord, affirmer que croire en des utopies peut légitimement nous apparaitre, pour jouer sur les mots, comme utopique.

Bregman face à ce constat, nous propose d’analyser l’utopie en s’appuyant sur des expérimentations concrètes réalisées avec l’aide d’économistes réputés. Nous faisons ainsi face, selon lui,  à de nouvelles utopies, qui sont accessibles et réalistes, visant à produire des idéaux et à dessiner de nouveaux horizons collectifs. Il y a ainsi nécessité à se retourner contre le fatalisme, et à affirmer que oui, on peut lutter contre la pauvreté efficacement, oui on peut sortir les gens de la rue, mais que pour autant nous avons conscience de ne pas vivre dans un monde de bisounours, irréaliste, irénique.

A l’appui de Bregman, l’essayiste Glucksmann souligne qu’on a – trop – longtemps souffert de l’absence d’idées neuves. La gauche française en effet, se place depuis des décennies dans une posture d’opposition, participant ainsi au délitement du camp progressiste et à l’absence de renouvellement dans le champ des idées. Comme si les idées de solidarité entre les peuples et les classes avaient disparues. Or, il y a nécessité de discuter ces idées, du langage employé.

Pour Bregman, “if we want to move on, we have to be unrealistic”. Il prend pour défendre sa thèse le revenu de base, qui peut paraitre très « mainstream » mais tout sauf utopique. Le revenu de base, rappelons-le, est « un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement ». Le revenu de base est ainsi non pas une faveur attribuée à un tel, mais un droit, celui de donner à chacun l’opportunité de faire ce qu’il souhaite dans sa vie et de sa vie. C’est le droit de démarrer une nouvelle vie, de refuser la dépendance économique envers un mari.  Le revenu de base nous procurerait ainsi une nouvelle liberté, en nous offrant la capacité de prendre des risques.

A la critique que font certains opposants au revenu de base universel sur l’idée que cela ouvrirait des dérives et que les bénéficiaires ne s’en serviraient pas pour leur propre bien, Bregman y oppose l’argument suivant : ce que l’on sait et selon les témoignages qu’ils soient historiques, scientifiques, ou autre, c’est que la majorité des gens sont plutôt de belles personnes. Ce qui pose problème est la vision, par nature pessimiste, que nous avons sur la nature de l’homme en général. L’homme ne serait pas foncièrement mauvais selon Bregman… Il est même plutôt bon.  Il nous raconte une expérience menée à Londres en 2011 : 13 personnes sans domicile fixe ont reçu 3.000 livres sterling.  Contrairement à l’idée qu’ils s’en seraient servis pour acheter de l’alcool, des clopes ou de la drogue, l’expérience a révélé qu’ils s’étaient en fait révélés économes et qu’à la fin, 7 SDF sur 13 avaient un toit sur leur tête et qu’ils s’étaient reconnectés avec leurs familles et enfants.

  • Constat : cela a du sens sur le plan économique et financier puisque cela revient cher à la société de laisser des gens dans la rue. Eradiquer la pauvreté et faire disparaitre la misère sont des investissements qui paient.

Pour Glucksmann, le revenu minimum universel doit aller de pair avec un nouveau contrat social. Le problème global qu’il identifie est que nos démocraties ne produisent plus de sens, il n’y a plus d’horizon collectif, nos systèmes politiques ne produiraient plus de progrès ni de sens.  On aurait ainsi construit des sociétés de solitude, dans lesquelles la liberté individuelle est certes acquise, mais qui fait naitre la peur, celle de l’autre, et nous conduit à ériger des barbelés autour de nos villes et villages aujourd’hui fermés. Glucksmann nous urge à nous inscrire dans une dimension collective. L’élection de Trump ne serait-elle pas l’aboutissement logique des évolutions d’une société, basée de plus en plus sur le repli de soi et la perte des valeurs qu’elles soient familiales ou collectives ? Il nous manque de dépasser notre propre individualité, vers plus de citoyenneté.

“Everyone has a role to play… talking is doing”. Bregman et Glucksmann nous rappellent dans cette conférence – sorte de bouffée d’air pleine d’optimisme – qu’il faut se réapproprier les utopies, ne plus croire la vision, fausse, des firmes multinationales nous donnant l’impression de ne plus maitriser notre propre destin. Martin Luther King n’a jamais dit “I have a nightmare” mais “I have a dream”. Dans cette course-contre-la-montre qui constitue aujourd’hui nos vies, cette distorsion des liens entre les êtres de plus en plus grande, il nous appartient de se regrouper, de se structurer pour porter des idées, combattre la solitude et l’isolement dans laquelle, plus ou moins volontairement, nous nous emmurons.   Produire notre propre vision des choses. Construire nos propres utopies, prendre nos rêves pour des réalités, pour faire de nos rêves des réalités.

 

Stéphanie Vy

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