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On en a entendu parler pour Mirabeau, mais c’est un grief qui revient souvent, concernant les concours, les films, le théâtre ou même la recherche d’emploi. La fameuse discrimination positive. Un sujet qui fait débat, à raison, mais qui est aussi souvent détourné, jusqu’à en devenir légèrement oppressif.

Mais quel est le problème ? Remettons les points sur les « i » afin de recentrer un peu le débat et posons-nous les bonnes questions.

D’abord, la discrimination positive est une question qui mérite vraiment d’être posée. C’est une action visant à réduire les inégalités subies par certains groupes ou communautés, en leur accordant des avantages préférentiels. Le terme nait dans les années 80 mais devient courant dans les années 2000, à la suite de la visibilité que prennent les différentes politiques visant à rééquilibrer la balance. Parmi ces politiques, la création de modalités de concours différentes pour les élèves venant de Zones d’Éducation Prioritaire dans les Instituts d’Études Politiques. Également celles menées par un certain nombre d’écoles de théâtre, tel que le stage « Égalité des chances » créé par la Comédie de Saint-Étienne, ouvert à des jeunes issus de milieux moins favorisés.

Le but de ces politiques est à long terme d’institutionnaliser une sorte de parité, qui ne se fait malheureusement pas naturellement. La discrimination positive est donc l’un des moyens possibles pouvant être utilisés afin de résoudre les inégalités dans les représentations, plus que nombreuses aujourd’hui.

Il est en effet plus difficile pour une jeune femme noire de se projeter dans le théâtre si elle n’a jamais connu de comédienne noire, ou comme l’explique très bien la militante Sarah Zouak, dans l’épisode 24 du podcast “La Poudre” (Lauren Bastide), pouvoir être musulmane et féministe quand on ne parle quasiment jamais des courants de féminisme islamique dans les médias.

Il y a un vrai besoin de voir plus de femmes en politique, de voir plus de comédiens noirs au théâtre et au cinéma, pour que tout le monde sache que ce sont des choses possibles. La discrimination positive peut être vue comme l’une des premières étapes afin de créer un mouvement vertueux, qui encouragerait chacun à accomplir les choses dont il se sent capable, sans se sentir limité par un manque de légitimité dû à une sous-représentation.

En plus de lutter concrètement contre des préjugés et l’absence de diversité dans certains domaines, elle permet d’offrir un regard pluriel et d’être plus fidèle à la réalité, d’aller au-delà d’une reproduction élitiste de certains milieux qui finissent par en devenir franchement consanguins à force de refuser l’ouverture.

« Une des vraies questions aujourd’hui est de lutter contre une forme de ségrégation sociale qu’il y a de fait dans le milieu théâtral qui n’est pas accessible à tout le monde. Il n’existe pas d’enquête sur l’identité de ceux qui se présentent aux concours. Mon expérience à l’école du T.N.B. où on demandait aux candidats la profession des parents a fait apparaître qu’il y avait une proportion infime de fils d’ouvriers, de fils de chômeurs, de fils de paysans qui se présentaient – je parle juste de se présenter. Il y avait une proportion infime de gens issus de la diversité – même si le mot est horrible. », Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg

Le problème est que le volontarisme ne fait pas tout et que la discrimination positive est souvent retournée contre les personnes qui en bénéficient afin de les dévaloriser. Les arguments « elle a été choisie et a pris la place de quelqu’un d’autre juste parce que c’est une fille », ou « ce type est moyen mais il a été pris parce qu’il est noir », entrent dans un mécanisme insidieux qui permet aux dominants de délégitimer certaines personnes (quand bien même elles n’ont parfois même pas bénéficié d’une discrimination positive).

C’est un moyen de se défendre face à une « menace », et qui a le mérite de faire perdre son efficacité à la politique, puisqu’on va continuer à considérer la personne sous un prisme de « femme » ou de « Noir » en l’empêchant d’être en tant qu’individu. On enlève aussi la spontanéité qui a pu motiver le choix, en disant qu’il n’a été fait que par la volonté du politiquement correct, de faire plaisir à tout le monde et donc reste dans une image à renvoyer, du superficiel qui nie les qualités réelles de la personne.

C’est aussi là que l’on voit que quelqu’un de dominant socialement (généralement un homme, blanc, aisé, hétérosexuel, et cisgenre) a non seulement la possibilité de se tromper, mais aussi celle d’être moyen. Il ne sera pas remis en question directement, alors qu’une femme devra être excellente, faire 100 fois ses preuves pour prouver sa légitimité et montrer qu’elle n’est pas là seulement parce que c’est une femme.

On se retrouve finalement avec une politique plutôt contre-productive puisque si elle permet à des personnes généralement discriminées d’accéder à certains choses plus facilement, elle peut aussi être très vite retournée contre elles et devenir un instrument de dévalorisation.

Cependant le but de cet article n’est pas seulement de faire un rapide état des lieux de la question, nécessaire au vu de ce que l’on peut parfois entendre, mais aussi de donner une opinion.

Je suis pour la discrimination positive.

Si vous ne l’avez pas encore compris, je le répète, je suis pour la discrimination positive. Oui, elle peut parfois répondre à des critères de politiquement correct. Ok, toutes ces pubs où l’on fait figurer un asiatique, un métis, une nana, pour être sûr que personne ne râle, paraissent bien artificielles. Mais l’indignation ne devrait pas plutôt venir du fait que ça ne soit pas spontané ? Qu’on en soit encore contraint de se sentir obligé de mettre de la diversité éthique un peu partout ?

Alors oui, peut être que le changement passe aussi par là. Par une parité homme/femme imposée en politique. Par des quotas. Nous ne sommes pas capables de le faire de nous-même ? Quel dommage.

Certains pensent ne pas en avoir besoin, pouvoir se débrouiller sans, qu’une fois de plus ce genre de politique créé des assistés. Pourtant les chiffres sont là, ils nous rappellent que les choses ne sont pas aussi simples, nous avons intériorisés des dominations et tout le mérite du monde n’est pas toujours suffisant. La discrimination positive n’a pas pour but d’être éternelle. Elle est là pour normaliser la lutte contre des inégalités elles même institutionnalisées (Bourdieu here you are !). Aussi longtemps qu’elle existera elle montrera que le monde n’avance pas, ou très lentement.  Oui bien sûr ce serait génial de ne pas en avoir besoin. Sauf que dire aujourd’hui qu’elle est inutile serait nier des discriminations, qui elles sont bien réelles et résistantes. Et évidemment si l’on ne fait que ça on ne changera pas grand-chose, mais une action n’en empêche pas d’autres, la discrimination positive doit faire partie d’un mouvement plus large passant par l’éducation, la santé, la lutte contre la pauvreté …

On a encore beaucoup de travail devant nous. Le débat reste ouvert.

Par Violette Chalier

Pour aller plus loin :

Interview de Stanislas Nordey : http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3450

Ahttp://www.lemonde.fr/economie/chat/2010/01/22/faut-il-imposer-des-quotas-de-femmes-a-la-tete-des-entreprises_1295240_3234.html

La Poudre : http://www.nouvellesecoutes.fr/la-poudre/

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