Le vendredi 8 novembre, Anas Kournif, étudiant de 2ème année en licence de science politique à Lyon II, s’immole par le feu devant le bâtiment du CROUS Garibaldi. Anas Kournif retriple sa L2, ce qui a signifié la perte de sa bourse. Il appartient au syndicat Solidaires. Le 8 novembre, il publie une lettre ouverte, circulant sur les réseaux sociaux. Dans cette lettre, il blâme les responsables politiques présents et passés pour la précarité étudiante.

Le mardi 12 novembre à 10H, Solidaires organise un rassemblement contre la précarité étudiante. L’administration de Sciences Po Lyon excuse les absences des étudiants pour y participer, celle de Lyon II ouvre une cellule psychologique au campus Porte des Alpes.

Le rassemblement débute par un moment de communion collective. La lettre de suicide est lue à travers le haut-parleur, la foule est silencieuse. Cet étudiant, c’est nous. C’est un élève de deuxième année, d’une université rattachée à notre école. Des chants de ralliement éclatent dans la foule, « vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la sécu. » Un drapeau soviétique flotte dans l’air, le discours du syndicat parle de lutte des classes. Le ralliement devient une marche vers le rectorat. Le rectorat est fermé. La marche se dirige vers Lyon II, bloque l’école et lance une opération « Crous gratuit » (le personnel soutient les étudiants).

Mardi dans l’après-midi, les étudiants de Lille II bloquent la conférence d’Hollande (pointé du doigt dans la lettre). Jeudi, à Rennes II, des étudiants reprennent l’opération Crous gratuit. A Paris, la grille du ministère de l’enseignement supérieure est enfoncée et la Sorbonne est fermée vendredi et samedi.

Le 13 novembre, le gouvernement prend enfin position par les voix de Gabriel Attal, secrétaire d’État auprès du ministre de l’éducation et d’Amélie de Monchalin, secrétaire d’État chargée des affaires européennes. « Il n’est jamais un acte politique de mettre fin à ses jours. » « Certains disent que c’est un acte politique. Je ne pense pas qu’un suicide (…) Je ne pense pas qu’on puisse dire que c’est un acte politique. On comprend bien qu’il y a des revendications, qu’il y a des difficultés. Ce que je trouve moi dangereux, c’est que dans notre démocratie, certains groupuscules, certains militants politiques se servent de cet événement, le récupèrent. »

 

Jeudi 14 novembre, un échantillon de 50 étudiants de 2e années à l’IEP répondent à mon sondage, composé de deux questions. Première question, soutenez-vous cette mobilisation étudiante ? (90% répondent « oui ».)  Seconde question, avez-vous participé à la manifestation organisée mardi par Solidaires? (35% répondent « oui ».) Si l’objectif initial était d’évaluer la distance entre la parole et l’action, ce sondage à révélé des enjeux plus profonds. Soutenir une mobilisation, est-ce soutenir ses débordements ? Quand est-ce que l’action directe est légitime ? Pourquoi est-ce qu’une manifestation évolue quasi systématiquement en dérives violentes ?

L’émission Clique du jeudi 14 novembre diffusée sur Canal + en début de soirée propose une analyse de la réponse du gouvernement. Clément Vitktorovitch, chercheur au CNRS et professeur de rhétorique à Sciences Po Paris, analyse l’élément de langage du gouvernement : « l’acte de ce jeune homme ne serait pas politique. » Or, cette assertion est triplement problématique. Premièrement, elle est contredite par les faits : Anas Kournif a laissé un texte accusant les responsables politiques. Deuxièmement, elle est contredite par l’Histoire : le 11 juin 1963, le moine bouddhiste Thich Quang Duc s’immole par le feu pour protester contre la répression antibouddhiste du président Diem, générant un mouvement contestataire qui aboutira quelques mois plus tard à la chute du régime (un exemple parmi d’autres : Jan Palach à Prague en 1969, Mohamed Bouazizi à Tunis en 2010). Troisièmement, cette assertion est contredite par les sciences sociales : en 1897, Durkheim publie Le Suicide, acte fondateur de la sociologie, étudié par tous les élèves de première année en fac de sciences sociales et donc probablement étudié par Anas Kournif, dans lequel il démontre que le suicide n’est pas qu’un fait individuel et psychologique mais aussi un fait social ; alors, le suicide doit être interrogé au regard de l’état de notre société. Certes, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a admis le caractère politique de l’acte pendant son allocution à 12H : « Il a effectivement laissé un message sur les réseaux sociaux, qui semble désigner un geste qu’il qualifierait peut-être lui de politique. » Mais, elle emploie encore une triple modélisation du doute, alors que l’acte avait une vocation explicitement et indubitablement politique.

 

Jeudi et vendredi, les syndicats étudiants (Fage, Unef, FSE, UNI et Solidaires) ont rencontré le Gabriel Attal. Vendredi 15 novembre, Solidaires a publié une tribune dans Libération où le syndicat reprend et développe les revendications étudiantes. Lundi 18 novembre, les syndicats devraient rencontrer la ministre de l’enseignement supérieur.

Les enjeux immédiats sont d’une par l’augmentation des bourses et une allocation plus large de ces bourses et d’autre part, une communication sur les aides d’urgence disponibles. A moyen terme, il s’agirait d’appliquer le principe de trêve hivernale aux logements Crous, de lancer des projets de construction de nouveaux Crous, d’augmenter la participation de l’État dans les repas Crous. A long terme, l’idée d’un salaire universel étudiant est évoquée (mesure déjà appliquée au Danemark.)

 

Webographie :

http://www.leparisien.fr/societe/gabriel-attal-les-etudiants-ne-se-laisseront-pas-instrumentaliser-politiquement-16-11-2019-8194875.php

http://www.leparisien.fr/societe/precarite-etudiante-le-blocage-c-est-la-seule-maniere-de-s-exprimer-14-11-2019-8193333.php

https://www.publicsenat.fr/article/politique/etudiant-immole-par-le-feu-je-ne-pense-pas-qu-on-puisse-dire-que-c-est-un-acte

https://solidaires.org/Pour-en-finir-avec-la-precarite-des-etudiants

 

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