Braquage, Ladj Ly by JR, Les Bosquets, Montfermeil, 2004 : JR photographie un an avant les émeutes de 2005 la série 28 millimètres, Portraits d’une génération, où les sujets caricatures les idées reçues sur eux pour les démystifier. Il imprime les photographies au format d’affiches et les colle illégalement dans les beaux quartiers parisiens pour débuter un dialogue entre deux univers qui ne se parlent pas.

 

En 2004, JR photographie Ladj Ly. Le début d’une amitié © JR-ART.net

« L’association Le Vent Se Lève Sciences – Po Lyon a modéré une avant-première (au cinéma Comoedia, le mardi 22 octobre) du film Les Misérables, ayant déjà emporté le prix du jury à Cannes en 2019 et sélectionné pour représenter la France aux Oscars en 2020. Après le visionnage, une discussion et relecture du film s’est déroulée. Sont intervenus Michelle Zancarini, professeure d’histoire contemporaine à Lyon 1, spécialiste de l’histoire sociale des milieux populaires et Marcos Ancelovici, professeur de sociologie à l’Université de Québec, spécialisé sur les mouvements sociaux et la sociologie politique. »

Ladj Ly – connu pour son documentaire A voix haute (2017), portant sur un concours d’éloquence à l’Université de St Denis et pour ses collaborations avec JR, originaire lui aussi de Montfermeil -, a réalisé et co-scénarisé Les Misérables, l’histoire d’une nouvelle recrue à la BAC (brigade anti-criminalité) de Clichy-sous-Bois confrontée aux tensions entre représentants de la force légitime et banlieue dominée.

Tout d’abord, une biographie ciblée de Ladj Ly. Le réalisateur a grandi à Montfermeil. En 2005, il réalise un documentaire sur les émeutes. En 2008, il est témoin d’une bavure policière qui le poussera à réaliser en 2016 le court-métrage Les Misérables, primé au festival de Clermont-Ferrand, puis le long métrage ici abordé.

Ensuite, le synopsis du film. Le film s’ouvre sur la victoire de la coupe du monde 2018. La scène d’ouverture montre un jeune garçon (aux alentours de ses 12 ans) portant un drapeau français. Sur les Champs, « c’est la mer ». Le titre du film s’affiche à l’écran. Ce film, c’est le trajet d’une France unie à une France divisée. La scène finale montre le face à face entre le policier et le jeune de banlieue dont Issa est l’allégorie, symbole de l’insurrection face au représentant de la force devenue illégitime. La substance du film, ce sont les rapports étroits entre la BAC et le quartier. Issa passe de la figure de l’impuissance, victime de brutalité policière, à celle du résistant, leader d’une action de guérilla subversive.

La caméra suit le prisme de trois brigadiers de la BAC. Le chef Chris, aux remarques racistes et sexuelles répétées (correspondant à un ethos viril des classes populaires, dont les ressorts sont explicités par Olivier Schwartz), à l’habillement évocateur (jean délavé, tee-shirt punk) d’un électeur RN stéréotypé. Gwada, à « l’habitus clivé » bourdieusien, qui essaye en permanence de réconcilier deux identités : le jeune qui a grandi dans ces mêmes blocs d’immeubles et en connais les codes, et l’adulte policier. Et le nouveau brigadier Stéphane Diaz, qui apporte un regard frais sur un état de fait établi (échanges de bons procédés : la police ferme les yeux sur le trafic de faux, contre un appui d’une autorité informelle pour préserver la paix sociale). C’est le regard du spectateur. C’est aussi la petite voix de la conscience qui se fait entendre face au pragmatisme cynique de ses deux partenaires.

Enfin, les points-clefs de la relecture du film par l’audience et les intervenants.

Retour sur la fondation de la BAC. La BAC est née sous l’impulsion du préfet de Seine Saint Denis en 1971. Ce préfet avait fait carrière dans la coloniale puis dans l’outre-mer. Il était l’instigateur du massacre d’État opéré en Guadeloupe en 1967. Puis la BAC sera réformée et transposée au niveau national par Charles Pasqua en 1994.

Quel lien entre la violence à l’écran et la violence pendant l’épisode des Gilets Jaunes ? Le plan sur les Champs Élysées, au début du film, fait écho aux images dans les médias l’année dernière. Certes, le film a été réalisé avant la constitution du mouvement des Gilets Jaunes. Cependant, un parallèle peut être dressé sur l’idée que les violences policières ont été au cœur du débat public de l’année dernière parce qu’elles ont été médiatisées (image du blessé par flash ball), parce que les manifestations se déroulaient sur les Champs, c’est-à-dire dans un lieu visible. Au contraire, les violences policières du film ne sont pas ponctuelles, elles sont permanentes et pourtant elles n’attirent que peu d’attention de la part de l’opinion, d’où l’intérêt de ce film pour pointer la réalité du doigt.

Nous demandons une réponse à l’État, alors que l’État est la cause du problème. N’est-ce pas un paradoxe logique et ne faut-il pas, en conséquence, chercher une solution en dehors de l’État ? Dans les faits, il existe peu d’expériences d’auto-organisation populaire, anarchiste (les zapatistes au Mexique sont un exemple). S’il est facile de soutenir le mythe du Grand Soir dans une salle de cinéma, il est plus difficile d’assumer le coût des pratiques politiques dans les faits. Le film reste muet sur les causes de l’Etat de fait filmé. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Quelle influence du film La Haine (1995) sur Les Misérables ? Contrairement à La Haine, le point de vue proposé par Les Misérables est moins manichéen. Le film tente de ne pas tomber dans l’écueil du cliché médiatique. Ainsi, il laisse le trafic de drogue en arrière-plan, ou donne aux frères musulmans, personnalisés par la figure du repenti Salah, un rôle d’encadrement moral des jeunes.

L’écran se ferme sur une citation de Victor Hugo. « Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que des cultivateurs. » Les Misérables reste avec nous en sortant de la salle et résonne face à nos expériences. Dans les salles le 20 novembre 2019.

Nejma Rafii

 

Bibliographie :
  • « Chronique de Clichy-Montfermeil » : le docu choc de JR et Ladj Ly, par David Doucet (29/09/17), Les Inrockuptibles
  • Olivier Schwartz, « La pénétration de la culture psychologique de masse dans un groupe populaire, parole de conducteur de bus »
  • Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Liber, 1997, Points, 2003, P.95, 230

 

Crédits photo de couverture :

https://www.les400coups.org/prochainement.php?film=20245

%d blogueurs aiment cette page :