A l’aube d’un 21ème siècle « désillusionné », le philosophe Francis Wolff dresse le portrait d’un nouvel humanisme porté par ce qu’il appelle l’utopie cosmopolitique.

« Après plus de soixante-dix ans de paix à l’abri de l’Europe, de quelques décennies de relative prospérité économique et de tranquillité politique sous la protection fragile de nos systèmes représentatifs […] nous ne croyons plus au salut commun. Ni au salut, ni au commun. » Francis Wolff, philosophe et professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure (Paris), introduit ainsi son dernier ouvrage, Trois utopies contemporaines, présenté lors de la conférence La révolution cosmopolitique, utopie humaniste du 21ème siècle ? Le ton est donné : les idéaux qui gouvernaient nos sociétés sont morts ou devenus caduques, et les hommes désillusionnés ne sont plus en mesure de rêver une société juste.

Francis Wolff parle de « désertion des utopies » dans nos visions politiques, due à la perte du sentiment commun et à la difficulté de définir le « nous ». A propos du « nous », Mai 68, dont nous fêtons cette année les 50 ans, est un moment charnière : à la fois aboutissement des rêves de liberté collective et naissance des utopies individualistes modernes. Nécessairement porteuse d’un message positif pour l’homme, l’utopie fait partie du devoir humaniste. Et l’humanisme des philosophes du 18ème siècle place l’humain au centre de leurs préoccupations et recherche son épanouissement.

La fin des utopies

En continuité avec cette école, Francis Wolff peint le paysage utopique de notre siècle, dit « post-politique ». Post-politique car nous vivons aujourd’hui dans des sociétés organisées par le droit, et dans la recherche continue de toujours plus de droit. Cette quête rend impossible l’utopie politique, au sens de la poursuite d’une société « bonne et juste ». Adieu les Thomas More et les Charles Fourier. Mort et renaissance des utopies, le monde – (non sans cynisme, capitaliste) – est désormais organisé en deux idéaux modernes :

  • L’utopie post-humaniste : l’homme se rapproche du dieu, il est presque capable d’exploits divins

  • L’utopie animaliste : l’homme se rapproche de l’animal et prône la fin de l’exploitation animale par l’homme

Mais Francis Wolff reste très critique vis-à-vis de ces deux utopies, qu’il qualifie d’ « héritières traitresses de l’humanisme classique du 18ème », en ce qu’elles ne permettraient pas de tendre vers une cité idéale et surtout de répondre à la question « Qui sommes-nous ? ».

Nouveau siècle, nouvel humanisme

Il existe pour Francis Wolff une troisième voie, la seule valable : l’utopie cosmopolitique. La tendance ne réside plus ici à un rapport vertical vers un dieu ou vers une bête, mais correspond à la relation horizontale de l’homme par rapport à l’homme, devenu un être moyen.

S’il reconnaît que l’utopie cosmopolitique est la moins réalisable, elle lui parait pourtant la plus solide. C’est sur ce nouvel humanisme que Francis Wolff défend le cosmopolitisme. Il permet à l’homme de se battre contre les deux maux contemporains : la guerre (recherche d’une paix internationale) et l’extranéité (régulation juridique du statut de l’étranger). Se met alors en place un droit cosmopolitique, comme prévu par Kant dans son Traité pour la paix perpétuelle : régler les rapports entre les citoyens du monde et donner aux Etats les moyens d’entretenir une « hospitalité universelle ». Mais ce cosmopolitisme ne vise pas l’effacement des frontières et la perte de toute citoyenneté étatique, car le nomade absolu n’existe pas. Il s’agit plutôt de reconnaître le droit de visite de chacun, n’importe où, sans passeport ni visa, dans un monde où c’est devenu la norme.

L’utopie européenne

Mais l’idéal cosmopolitique de Francis Wolff balance entre utopisme et réalisme, entre rêves et rappels à la réalité. Nous pouvons sans doute retrouver l’ambivalence de cette vision dans la construction européenne. Elle relève de l’utopie alors que des pays avaient pour la première fois en période de paix décidé d’abandonner une partie de leur souveraineté au profit d’une coopération.

Elle se confronte aussi au principe de réalité. A un an des élections européennes et à l’heure des remises en cause de son fonctionnement, voire de son existence, cet idéal semble aujourd’hui très lointain. L’Union européenne a en effet montré ses limites concernant tour à tour l’adhésion des pays balkaniques, les dures sanctions à l’égard de la Grèce suite à la crise économique de 2008, et surtout concernant sa politique d’accueil ambiguë vis-à-vis de la crise des réfugiés.

Pour autant, il ne faut pas perdre de vue l’utopie, idéal vers lequel nous devons tendre et au nom duquel nous devons agir. A nous de rassembler les moyens pour attendre cette société « meilleure », à défaut d’être d’ores-et-déjà « bonne et juste ».

Julienne Ribes

L’union des peuples

Le cosmopolitisme européen ne doit pas être vu seulement comme un entre-soi de riches pays occidentaux, écrasant les plus faibles par leurs normes et leurs valeurs. L’Union européenne a démontré sa capacité à éradiquer la guerre en son sein. Un objectif sur deux est donc atteint. La mise en place de l’espace Schengen en 1985 a permis la création de la citoyenneté européenne, bond en avant dans l’idéal cosmopolitique. Reste maintenant à prendre en compte les autres, c’est-à-dire ces étrangers qui à défaut d’obtenir un droit d’accueil, peuvent prétendre à un droit de visite. L’Union européenne doit désormais unir les peuples. Cette nouvelle dimension pourra avoir l’effet bénéfique de réduire les velléités séparatistes et autres populismes d’extrême-droite, voire même dans un futur utopique, de les faire disparaître.

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