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Adepte des pièces de Wadji Mouawad, je n’avais pas encore eu l’occasion d’en voir 
sur scène, je me suis donc précipitée sur Tous des oiseaux, sa nouvelle création, 
qui passe en ce moment au TNP de Villeurbanne. Comment parler d’une pièce aussi 
riche ? Comment choisir les bons mots pour décrire son intensité folle, sa poésie, 
sa dureté ?

On y entre doucement, par l’humour d’abord. Dans une bibliothèque new-yorkaise, Eitan, étudiant juif allemand découvre enfin qui laisse toujours posé sur la table où il travaille l’unique livre sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, diplomate musulman enlevé par des pirates au XVe siècle. Cette personne, c’est Wahida, doctorante américaine, d’origine arabe. Ils se séduisent, s’aiment pendant 2 ans sans que cela ne dérange personne. Mais il faut bien à un moment donné que la liaison se dévoile, et cela ne sera pas accepté par la famille d’Eitan, où les traditions religieuses sont scrupuleusement suivies depuis toujours.

A partir de cette situation initiale, Wadji Mouawad nous laisse observer la famille se fissurer, en jonglant toujours entre une pointe humour noir et la douleur que sous-tendent les répliques et qui se heurtent dans l’incompréhension. Au fil du récit le drame se propage, les liens se nouent et se délitent tandis que les personnages se complexifient.

Le récit est un fleuve (4h en tout) sur lequel on navigue, entre l’Amérique, un premier temps espace de liberté, puis l’Israël, terre de naissance du père, celui qui s’oppose si catégoriquement à la relation entre les deux amoureux. Si Eitan tient à y aller, c’est pour rencontrer sa grand-mère Leah, lui remettre les questions qu’il ne peut qu’à elle poser, dans le souci de ménager sa famille tout en en perçant à jours les secrets.

Tous les personnages prennent leur place et leur sens dans le récit, leurs blessures pansées ou non se mettent à jour, la mère, élevée en Allemagne de l’est, le grand père déporté enfant, la grand-mère qui vieilli seule à Jérusalem… La mise en scène épurée nous sert les comédiens sur un plateau d’argent, masses d’émotions en permanence au bord de l’effondrement, encadrées de hauts murs, de doutes, de rage… Ils donnent tout, s’investissent totalement, leurs larmes émaillent la pièce et l’on sent la rigueur avec laquelle ils tiennent leur texte jusqu’au bout, entre deux sanglots.

Cela fait longtemps que l’on le sait maintenant : Mouawad excelle dans le mélange de la petite avec la grande Histoire. On y retrouve là encore ses thèmes de prédilection, la parentalité, l’identité, la guerre. Les attentats sont récurrents, dans son œuvre comme dans la pièce. Il a cette fois décidé d’aller dans le camp de « l’ennemi ». Pas personnel, mais celui contre qui le monde nous place, celui de tradition, qui nous menace par son altérité. Libanais, installé en France puis au Québec, il a voulu se plonger au cœur d’une famille juive, en observer les déchirements dans ce monde si complexe. Faut-il considérer, comme le dit Eitan, que nous ne sommes que 46 chromosomes, que la mémoire ne se transmet pas ou comme le découvre Wahida à Gaza, que nous appartenons inexorablement à nos origines ? Ni l’un ni l’autre nous dit l’auteur.

« Les personnages n’ont aucune stabilité personnelle, personne n’a de nid. Tous des oiseaux est une manière de s’adresser aux spectateurs : il n’y a plus de liens entre l’identité et l’origine. Nous sommes des oiseaux loin des ciels premiers. » Wadji Mouawad

Les langues s’affrontent, l’anglais, l’hébreu, l’allemand, l’arabe, chacun en revendique une, de même que chacune revendique une vérité, une vision du monde. Le texte regorge d’images, il frappe fort, toujours au bon endroit, nous attrape dans le ventre et nous empêche de décrocher tant le metteur en scène excelle dans l’art de raconter des histoires. Aucune phrase n’est dites au hasard, toutes ont un écho, parfois une heure ou deux plus tard et cela donnent à la pièce une cohérence, celle ci s’impose en prennent sens dans sa globalité.

Œuvre magistrale, ouverte à la réflexion, Tous des oiseaux nous rappelle ce qui nous échappe, dynamite nos certitudes et bouleverse par sa sincérité. Puissante et incandescente.

« Ce n’est pas la vérité qui crève les yeux au héros, mais la vitesse à laquelle il la reçoit »

 

La légende de l’oiseau amphibie

par Wajdi Mouawad

Un jeune oiseau prend son envol pour la première fois au-dessus d’un lac. Apercevant les poissons sous l’eau, il est pris d’une curiosité immense envers ces animaux sublimes, si différents de lui. Alors qu’il plonge pour les rejoindre, la nuée des oiseaux, sa tribu, le rattrape aussitôt et l’avertit :

« Ne va jamais vers ces créatures. Elles ne sont pas de notre monde, nous ne sommes pas du leur. Si tu vas dans leur monde, tu mourras ; tout comme eux mourront s’ils choisissent de venir vers nous. Notre monde les tuera et leur monde te tuera. Nous ne sommes pas faits pour nous rencontrer. »

Les années passant, une mélancolie profonde le gagne, observant ces poissons sans pouvoir les atteindre. Par une sublime journée où il se rend au lac pour les admirer, un vertige le saisit :

« Je ne peux pas vivre ainsi ma vie durant, dans le manque de ce qui me passionne. Je préfère mourir que de vivre la vie que je mène. » Et il plonge.

Mais son amour pour ce qui est différent est si grand, qu’à l’instant même où il traverse la surface de l’eau, des ouïes poussent et lui permettent de respirer. Au milieu des poissons, il leur dit :

« C’est moi, je suis l’un des vôtres, je suis l’oiseau amphibie. ».

La légende persane de l’oiseau amphibie me faisait rêver lorsqu’on me la racontait petit. Cette histoire de mutation me bouleverse aujourd’hui dans ce qu’elle raconte de notre époque, de notre monde et de notre rapport à l’Autre, à l’ennemi, pour ainsi dire.

 

Pour aller plus loin : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/la-grande-table-1ere-partie-lundi-20-novembre-2017

 

Par Violette Chalier
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